samedi, 06 mai 2006
France. Qui a peur des étrangers ?
Sur fond d'enjeux électoraux, Nicolas Sarkozy et Philippe De Villiers flattent l’instinct, sensible en France, de la peur de l'étranger. Loin de la réalité, leurs antiennes témoignent surtout d'une profonde crise d'identité.
À l'approche de grandes échéances ou face à de grandes crises (banlieues etc.), engageant un tant soit peu la question identitaire, la France semble prise de spasmes et de contractions violentes. Un peu comme si elle voulait extirper de son être des corps malades : les étrangers. Cette fois-ci, sur fond d'enjeux électoraux, deux faits ont marqué les esprits. Les récents propos de Nicolas Sarkozy et le livre tapageur de Philippe De Villiers sur l'infiltration islamiste dans les aéroports intitulé Les mosquées de Roissy (Albin Michel), paru mercredi 26 avril.
Nicolas Sarkozy n'a pas son pareil pour créer des polémiques. A Paris, devant les nouveaux adhérents de l'UMP, il a lâché : “S'il y en a que cela gêne d'être en France, qu'ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu'ils n'aiment pas”. Le patron du parti majoritaire a fait un tabac et a obtenu l'effet souhaité dans le microcosme politique. Le président de l'UMP défend plus que jamais sa vision d'une immigration “choisie” qu'il présente comme le gage d'une intégration réussie. Cette philosophie sous-tend son projet de loi dont l'examen par le Parlement débute le 2 mai.
Cet argumentaire destiné à amener dans le giron de l'UMP tous les électeurs des partis extrêmes, de droite (FN) et les déçus de gauche (PCF), a ravi toute la droite mais n'a pas manqué de faire bondir la gauche. François Hollande, le Premier secrétaire du Parti socialiste, estime que “la droite essaie d'aller sur des registres qui sont ceux de la peur, de l'affrontement”. Quant au Parti communiste, il s'émeut et s'interroge : “Loin de combattre Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy est prêt à épouser ses idées pour arriver au pouvoir”, et de poursuivre en se demandant si “l'immigré hongrois Sarkozy pourrait encore entrer en France avec un tel ministre de l'Intérieur ?”.
Sarkozy se repositionne
La petite phrase de Sarkozy était calculée. Après avoir plaidé pour le retrait du CPE et poussé au dialogue les syndicats, l'homme a voulu durcir son discours une fois la crise passée. “Sa formule vient à point nommé dans sa tactique, nous confie l'essayiste politique Karim Amellal. Elle lui a été soufflée par ses conseillers qui l'ont exhorté à agir. Lui, déteste jouer à ce jeu”. Peut-être mais pourquoi maintenant ? En fait, Sarkozy a voulu réagir et “surfer” sur la vague des récents sondages qui indiquent une nette résurgence de l'extrême-droite. Un sondage récent (Ifop/Acteurs publics publié le 21 avril) indique qu'un tiers des électeurs pensent que l'extrême-droite enrichit le débat politique. Le calcul est donc peut-être qu'aujourd'hui, la majorité des Français n'est plus au centre. En tout cas sur certains sujets, parmi lesquels l'immigration. Le moment était donc crucial pour Sarkozy : il fallait aller chasser sur les terres lepénistes. “Sarkozy est dans une perspective électorale de rassembleur. Il a voulu se repositionner en personnage de la droite dure”, explique Karim Amellal. Le chef de l'UMP a décidé, pour soigner sa cote, de momentanément troquer ses idées de droit de vote aux étrangers, de discrimination positive et de nomination d'un préfet musulman, contre le thème peu amène de l'immigration sélective.
Les mosquées de Roissy
Dans ce climat de surenchère électorale, Philippe de Villiers publie un ouvrage intitulé Les Mosquées de Roissy, dans lequel il affirme que des islamistes ont infiltré les différents services des grands aéroports et menacent la sécurité du transport aérien. Le président du Mouvement pour la France (MPF), candidat à la présidentielle de 2007, assure que les rapports et les notes des renseignements généraux (RG) sur lesquels il s'appuie sont “absolument authentiques”. Dans ce livre-enquête, conçu dans le plus grand secret, le chef de file souverainiste poursuit sa croisade contre l'islamisation de la France avec, cette fois, pour enjeu, “le prosélytisme sur le lieu de travail”, et notamment à Roissy. Une note des RG de janvier 2006, publiée en annexe, souligne qu'au sein de certaines sociétés de bagagistes de l'aéroport, comme l'entreprise CBS, les employés sont “majoritairement musulmans” et “organisés sur des bases ethniques et religieuses, de type mafieux”.
Le livre a été critiqué à gauche comme à droite, même par le FN que souhaite au fond concurrencer De Villiers. Au PS, Jean-Marc Ayrault a accusé le président du MPF d'exprimer “une pensée de guerre civile”. Les RG sont aussi montés au créneau. Le directeur central, Pascal Mailhos, dit ne pas reconnaître la “paternité” des informations et souligne “plusieurs incohérences flagrantes, sur le fond et sur la forme” : notamment l'absence d'en-tête, des propos qui ne correspondent pas au langage de ses services ou des inexactitudes, comme la mention du PKK turc, alors que l'organisation est kurde. Le syndicat Sud-Aérien qualifie de “thèses délirantes”, Dalil Boubakeur, recteur de la grande Mosquée de Paris, demande “la vérité sur cette affaire”. Enfin, le magazine Liaisons sociales, dont se serait inspiré De Villiers, a protesté contre l'instrumentalisation de l'un de ses dossiers. Fier de son coup médiatique, De Villiers a ironisé sur la visite, jeudi dernier, de Nicolas Sarkozy à Roissy, en parlant de “visite coupe-feu”, en ajoutant que son livre “gênait” le gouvernement français.
Les enjeux de mémoire
À droite, historiquement, la question identitaire, à travers l'immigration et l'islamisation, a, depuis les années 1980, été brandie dans les élections comme un épouvantail car elle a un impact électoral immédiat.
A gauche, en revanche, ces sujets sont tabous. Dans Libération, le 30 novembre 2005, deux historiens américains, Andrew Diamond et Jonathan Magidoff notent judicieusement que “paralysée par la peur du communautarisme à l'américaine, la gauche française oblitère systématiquement la dimension raciale des inégalités sociales et a fortiori leur dimension politique et culturelle”. A gauche, c'est silence radio.
La vraie question au fond n'est-elle pas : que signifie aujourd'hui être français ? On dirait que cette question est devenue maudite, un nœud de questions taboues auxquelles nul n'ose répondre. La droite répond par la peur du déclin. Alors elle s'arc-boute, s'accroche à la culture nationale et renvoie l'image d'un pays originel, pur et français. Mais la France a peur de disparaître, d'être engloutie par un magma informe, par une Europe qui l'avalerait puis par la mondialisation qui verrait triompher les valeurs du multiculturalisme. La France traverse une grave crise d'identité. A un an de l'élection présidentielle, nul doute : le débat prend une dimension historiquement inédite.
19:11 Publié dans Saint Quentin 02100 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : saint Quentin



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